• Le Cri de la Banshee - Partie 2/4

                Romaric salua une dernière fois son oncle à la sortie de Galway et, suivant l’exemple de Bradaigh, mit son cheval au galop.

                – Il nous faudra environ une heure pour arriver dans le Connemara ! dit Bradaigh d’une voix forte pour la faire parvenir au jeune homme par-dessus le bruit des sabots.

                – J’ai déjà hâte d’y être ! Ma mère et ma nourrice m’ont dit que c’était un endroit magique !

                – Elles ont raison ! Mais il faut avoir vu le Connemara au moins une fois dans sa vie pour prendre la pleine mesure de sa beauté !

                Les lèvres de Romaric s’étendirent en un large sourire en entendant la voix passionnée de Bradaigh parlant du Connemara. Il ne doutait en aucune manière de ce que venait de lui dire son guide. Sa mère, sa nourrice et son oncle parlaient de cette région avec la même passion dans la voix.

                Les chevaux les emportaient avec grâce et vitesse. Romaric laissa son regard errer sur le paysage. Tout était encore plus beau que dans ses rêves et il sentait l’excitation monter en lui au fur et à mesure qu’ils approchaient.

    Alors que les minutes passaient, il voyait le paysage se modifier. Les quelques rares habitations disparurent bientôt. Il n’y eut plus alors que les landes, jonchées de murets en pierres et d’herbe battue par les vents. Les plaines se gondolaient en collines et en montagnes. Çà et là se trouvaient de petits groupes de moutons blancs ou noirs qui paissaient tranquillement. Le jeune homme aperçut même ce qui ressemblait à un petit cheval blanc. Il semblait cependant trop grand pour être un poney. Mais il avait disparu avant même qu’il ne se décide quant à sa nature.

                Enfin, Bradaigh fit ralentir sa monture et s’arrêta, Romaric l’imitant. Ils restèrent silencieux un long moment et le jeune homme laissa son regard se poser tout autour de lui, sur les montagnes qui s’élevaient au loin, de grands nuages gris et noirs cachant leurs sommets. Un léger vent soufflait, faisant frissonner la lande avec une douceur où perçait cependant la force de la Nature. Cette Nature qui, pour la première fois aux yeux de Romaric, semblait étaler toute sa puissance dans ces terres à l’apparence de bout du monde.

                Il sentit quelque chose s’emparer de son cœur, sans vraiment savoir ce dont il s’agissait exactement. L’émotion qu’il ressentait devant ces paysages nus et pourtant magnifiques était si forte qu’il sentit les larmes lui monter aux yeux. Il ferma les paupières pour se reprendre et prit une profonde inspiration.

                Lorsqu’il rouvrit les yeux, il tourna le visage vers Bradaigh et remarqua que celui-ci l’observait. Un léger sourire éclairait son visage buriné devant la réaction du jeune homme et ses yeux le regardaient avec douceur.

                – Vous comprenez maintenant la beauté du Connemara.

                C’était une affirmation, Romaric ne put s’y tromper. Bradaigh avait raison. Il comprenait à cet instant à quel point cet endroit était magnifique et pourquoi il entendait une telle passion dans les voix de ceux et celles qui y avaient vécu.

                – Oui. C’est encore plus beau que tout ce que je pouvais imaginer. Je vous remercie de m’avoir amené ici, Bradaigh.

                Romaric se rendit compte que sa voix pourtant calme laissait transparaître toute l’émotion qui l’envahissait.

                – Et vous n’êtes ici que depuis quelques minutes, dit le palefrenier en descendant de son cheval. Que diriez-vous de marcher quelques heures maintenant ?

                – J’en dis que c’est une excellente idée 

                Romaric descendit à son tour de son destrier, tout sourire. Ils marchèrent pendant près de deux heures. Le jeune homme resta silencieux. Il ne savait quoi dire et préféra s’abstenir de parler, se contentant d’observer la nature.

     

                – Nous allons nous arrêter pour déjeuner, dit Bradaigh après une heure de marche.

                Romaric acquiesça, l’appétit commençant à se faire sentir. Ils arrêtèrent les chevaux près de rochers et les laissèrent se nourrir tranquillement. S’installant sur les pierres, ils déjeunèrent, toujours en silence.

    Une fois qu’il eut terminé son repas, Romaric prit son sac pour en sortir un carnet et un fusain. Il l’ouvrit et laissa glisser le morceau de charbon sur les pages blanches. Après quelques minutes, il eut l’impression qu’un regard pesait sur lui et releva les yeux. Il se sentit quelque peu gêné en remarquant que Bradaigh s’était placé à ses côtés et regardait ce qu’il était en train de faire.

    Le palefrenier eut un sourire appréciateur.

    – Vous semblez avoir quelque talent pour les arts, fit-il remarquer.

    – J’aime beaucoup dessiner et lire, avoua le jeune homme. Mon carnet est la première chose que j’ai mise dans mon sac avant de partir. Je me suis toujours promis de coucher sur papier ces montagnes lorsque je les verrais de mes propres yeux.

    – Alors faites, je vous en prie. Nous resterons ici tant que vous le voudrez. Nous avons plusieurs jours devant nous avant de rentrer à Galway. Nous pouvons donc nous accorder une journée pour vous permettre de vous adonner au dessin. Cet endroit en vaut largement la peine.

    – Merci, Bradaigh, dit Romaric avec un grand sourire.

    Bradaigh se contenta d’un léger signe de tête et s’assit près des rochers. Il sortit de sa propre besace une vieille pipe en bois et la bourra d’herbe avant de l’allumer.

     

    Au bout de quelques instants, Romaric observa son œuvre et sourit de satisfaction. Son croquis était exactement comme il le voulait. Son regard se posa alors sur Bradaigh. L’homme fumait paisiblement sa pipe, le regard perdu dans ses pensées, errant sur les landes venteuses. Sans vraiment réfléchir, il commença à ébaucher un croquis du palefrenier, s’attardant particulièrement sur son visage pour en capter toute l’intensité. La même intensité qu’on retrouvait dans les terres du Connemara.

    Les heures passèrent rapidement, le jeune homme poursuivant son activité. Une fois le portrait de Bradaigh terminé, il dessina un plan plus large de l’endroit où ils se trouvaient, avec leur campement, le ruisseau qui coulait à quelques pas d’eux, les chevaux qui se reposaient, les montagnes environnantes…

    L’air se rafraichissant petit à petit annonça l’arrivée de la nuit. Bradaigh se redressa et prépara un feu de camp. Romaric leva les yeux au ciel et ses sourcils se froncèrent en voyant les nuages sombres qui voyageaient au-dessus d’eux.

    – La pluie semble s’annoncer… commença le jeune homme.

    – Ne vous inquiétez pas, Messire. Il ne pleuvra pas. Les nuages sont toujours sombres au-dessus du Connemara.

    – Vous êtes sûr ?

    Bradaigh leva le visage, ferma les yeux et prit une grande inspiration.

    – Certain ! Ca ne sent pas la pluie.

    Le palefrenier vit le regard étonné du jeune homme.

    – La pluie apporte une odeur particulière sur ces terres. Lorsqu’elle va tomber, on le sent tout de suite. Croyez-moi, je connais le Connemara aussi bien que mes chevaux.

    Le feu prit rapidement et ils firent cuire leurs portions de nourriture, discutant de la passion de Romaric pour le dessin. Il avait commencé enfant, après une promenade avec sa mère. Depuis, il dessinait presque chaque jour des personnes qu’il croisait, des paysages, des objets qu’il appréciait… Il s’était exercé toutes ces années dans l’espoir de venir un jour dans le Connemara et d’en faire des croquis réussis.

    – Pouvez-vous me raconter quelques légendes Irlandaises ?

    Bradaigh rit légèrement à la demande de Rimaric.

    – Des légendes ? Mais il n’y a pas de légendes en Irlande, jeune Seigneur. Il n’y a que des croyances. Les légendes, ce sont des histoires que racontent ceux qui ne croient pas. Mais en effet, je peux vous raconter quelques unes de ces histoires.

    Il sembla réfléchir un instant puis fourra sa pipe et tira dessus une paire de fois avant de reprendre la parole

    – Il existe quatre êtres particuliers dans nos croyances. Ces êtres ont chacun leurs particularités et leur caractère, et il faut toujours prendre garde lorsque l’on vient à les croiser ou à les entendre. Pour ce soir, je vous parlerai uniquement de l’un deux : le Dullahan.

    Romaric sentit un frisson le parcourir en entendant le nom de cette créature. Il avait une sonorité qui lui plaisait, une beauté particulière. Pourtant, dans la bouche de Bradaigh, il sonnait comme une menace.

    – Le Dullahan, reprit Bradaigh, est une créature liée à la mort. Elle prend l’apparence d’un cavalier, la plupart du temps portant sa tête sous son bras. Son cheval avance au moindre de ses ordres, motivé par un fouet fait dans une colonne vertébrale humaine.

    Au milieu de ces terres désolées, en pleine nuit, la voix de Bradaigh devenue grave semblait un murmure venu d’outre-tombe. Romaric déglutit avec difficultés.

    – Lorsque le Dullahan garde sa tête sur son cou, on le reconnaît à ses yeux incandescents comme les feux de l’Enfer et à son sourire cruel et diabolique. Il ne s’arrête jamais de parcourir les terres, et lorsqu’il stoppe son cheval, c’est pour donner la mort. Le seul moment où l’on entend sa voix, c’est lorsqu’il murmure le nom de l’âme qu’il est venu chercher. Et lorsque ce nom, dans un son guttural, sort de sa bouche, sa victime s’écroule dans la seconde.

    Il sembla pensif quelques secondes.

    – Mais, c’est un être discret. Il n’aime guère être observé. Et si vous le surprenez sur la route et qu’il vous voit, il peut décider de se venger en vous frappant de son fouet d’os ou en vous lançant un bol de sang, vous annonçant alors une mort proche…

    Romaric ne put s’empêcher de sursauter lorsque l’un des chevaux lâcha un petit hennissement.

    – Rassurez-vous, vous n’avez pas grand chose à craindre du Dullahan, jeune Seigneur, dit le palefrenier, tendant légèrement le doigt vers sa poitrine. Il existe une manière de le repousser : l’or. Il ne supporte pas la vue, et encore moins le contact de ce noble matériau.

    Romaric baissa les yeux vers sa poitrine et remarqua que, malgré lui, il avait serré dans sa main droite la croix en or offerte par sa mère lors de sa Communion. Il avala sa salive avec difficulté et tenta de calmer sa respiration ainsi que les battements de son cœur affolé.

    – Il se fait tard, remarqua Bradaigh. Nous ferions mieux de nous reposer si nous voulons être en forme demain matin.

    – Vous avez raison.

    Romaric remarqua, gêné, le manque d’assurance de sa voix. Il se coucha face au feu, s’enroulant dans sa cape de voyage, tirant une couverture sur lui. Sans vraiment réfléchir, il sortit de sa poche le mouchoir de sa mère et l’approcha de son visage pour en humer la douce odeur.

    La senteur qui lui rappelait sa chère mère, ajoutée à la lumière et la chaleur du feu le rassurèrent et il se laissa border par le silence de la nature endormie, seulement brisé par les crépitements du bois en feu.


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