• Le Cri de la Banshee - Partie 3/4

                A son réveil, Romaric eut la désagréable impression d’avoir fait le même rêve pendant de longues heures. Il revoyait, avec une netteté terrifiante, les yeux de feu et le sourire dément qui avaient peuplés ses songes cette nuit-là.

    Il s’étonnait de son émotivité. Aucun cauchemar ne le hantait plus depuis des années. Ces terres exerçaient sur lui un pouvoir qu’il comprenait mal. Belles et en même temps si tristes, elles le perturbaient, lui, habitué aux forêts luxuriantes et lumineuses de France.

    Le jeune homme rangea avec précaution le mouchoir qu’il tenait toujours fortement serré dans sa main et, après une rapide collation, son guide et lui remontèrent à cheval pour poursuivre leur avancée dans les landes désertes et venteuses du Connemara.

    Malgré la monotonie du paysage, Romaric ne pouvait s’empêcher de trouver l’endroit magnifique. Ces paysages lui firent oublier ses mauvais rêves pendant un moment. Bradaigh entreprit de lui expliquer ce qu’il connaissait de la région, lui parlant des animaux, des plantes, des familles qui peuplaient les terres du Connemara. Romaric apprit ainsi que le cheval qu’il avait vu la veille était bien un poney. Sa grande taille venait des mélanges entre les pure-sangs Arabes ramenés par les Espagnols et les poneys sauvages de la région.

    Le palefrenier évita soigneusement de parler à nouveau des mythes et légendes Irlandais. Ayant remarqué le trouble du jeune homme à son réveil, il préférait ne pas davantage le malmener mentalement

     

    Lorsque l’heure du déjeuner arriva, ils s’arrêtèrent et préparèrent leur repas. Tout en mangeant, Romaric sortit son carnet et un morceau de fusain pour dessiner. Son esprit, malgré la longue discussion de la matinée avec Bradaigh, était toujours tourné vers le Dullahan de son rêve.

    Il décida donc de le dessiner, comme pour s’exorciser. Au fil des minutes, la page se teinta de traits noirs, laissant apparaître une haute silhouette et son cheval fantomatique. La silhouette en armure sombre tenait d’une main sa tête dont les yeux profonds semblaient refléter l’Enfer et le sourire, les pires tortures. Son autre main tenait une colonne vertébrale et s’apprêtait à la faire claquer pour faire avancer sa monture.

    Le cheval, quant à lui, était tout aussi inquiétant. Il n’avait que la peau sur les os et de la fumée sortait de ses naseaux, ses sabots frappant le sol avec impatience, sa queue battant l’air de manière sèche derrière lui.

    Une fois le dessin terminé, Romaric posa son carnet ouvert devant lui et serra quelques secondes sa croix en or dans sa main droite en respirant profondément. Bradaigh regarda le croquis avec attention et Romaric crut percevoir un frisson parcourir le palefrenier. Son regard s’était assombri.

    – Je vois que ce que je vous ai raconté hier vous a inspiré.

    – Plutôt obsédé, je dirais… J’en ai rêvé toute la nuit et je n’ai cessé de penser à cet être depuis ce matin. Mais je me sens mieux maintenant que je l’ai dessiné. Comme si j’avais enfin réussi à le sortir de mon esprit.

    Bradaigh acquiesça silencieusement.

    – Souvent, parler d’une chose ou lui donner forme permet de la faire paraître moins menaçante. Mais je remarque que vous n’avez pas non plus prononcé son nom depuis que vous êtes réveillé. Cela vous fera également du bien, vous pouvez me croire.

    Romaric ferma les yeux et inspira longuement. Puis, il prit son carnet et regarda le dessin qu’il avait réalisé. D’une voix claire et qu’il voulut assurée, il prononça le nom de la créature :

    – Dullahan.

    Il sentit alors un poids quitter sa poitrine. En effet, il avait évité de prononcer son nom, espérant pouvoir ainsi chasser cette créature de son esprit. En vain. Mais, maintenant qu’il avait prononcé le nom du Dullahan, il se sentait mieux. Il se permit un sourire.

    – Vous aviez raison, je me sens beaucoup mieux. Merci.

    – Je vous en prie, Messire. Quand on a l’expérience de ce genre de chose, il est toujours bon d’en faire profiter ceux qui en ont besoin. Je me souviens encore que j’ai eu le même genre de réaction lorsque j’étais jeune et que l’on m’a raconté ce qu’était le Dullahan. C’est de loin l’être que je considère comme le plus effrayant de nos croyances. Et je prie chaque soir pour ne pas le croiser et m’endormir paisiblement dans mon lit le jour où la Mort souhaitera me prendre.  

     

    Dans l’après-midi, alors qu’ils poursuivaient leur chemin à travers les landes désertes, ce fut un Romaric ragaillardi qui demanda à Bradaigh de lui raconter de nouveau quelques croyances Irlandaises.

    – Vous m’avez dit qu’il y avait quatre êtres dont vous pouviez me parler. Vous m’avez hier conté l’histoire du Dullahan. Quels sont les autres ?

    – Eh bien, il existe également le Leprechaun. Leigh Bhrogan comme disaient mes parents, est un petit être pas plus haut qu’un nain. Il est toujours vêtu d’un tablier de cordonnier et de vert. Il est connu pour son mauvais caractère et son avidité. Il fume souvent une herbe à l’odeur nauséabonde et fabrique une liqueur dont il abuse et qu’on appelle le Dudeens. On raconte que le Leprechaun est né de l’union d’un humain et d’un esprit, raison pour laquelle il est rejeté par les deux mondes : le monde des humains et le monde des êtres magiques.

    Entendant le cri perçant d’un oiseau, les deux voyageurs levèrent la tête vers le ciel. Un busard planait en rond, visiblement à la recherche d’une proie. Les deux hommes sourirent devant cette preuve de vie puis reprirent leur chemin

    – Même si le Leprechaun est un être avide, il sait être reconnaissant et faire bon accueil. Si vous lui venez en aide, il vous remerciera en vous offrant du whisky qu’il fabrique lui-même. Mais cette boisson est tellement forte que rare sont les humains à pouvoir rester éveillés après en avoir bu. On dit également que ce sont les banquiers du monde magique et qu’ils conservent l’or qu’on leur confie dans des chaudrons.

    – Etant donné la nature avide des humains, je suppose que beaucoup ont déjà essayé d’en attraper ?

    Bradaigh éclata de rire.

    – C’est vrai. Nombreux sont ceux qui ont tenté d’attraper un Leprechaun. Mais ils sont malins et rapides. Et il ne faut pas oublier que ce sont des êtres magiques. Si on attrape un Leprechaun, il ne faut pas le quitter des yeux. Il suffit d’un clignement pour qu’il disparaisse. Bien sûr, il ne faut pas non plus croire aux belles promesses de richesses qu’il peut faire.  

    – Je vois. Le Leprechaun semble quand même plus amical que le Dullahan.

    – En effet.

    – Quelle autre créature existe dans ces contrées ?

    – La troisième est le Changeling. C’est un leurre créé par les fées. Ces petites créatures ont tendance à enlever les bébés humains pour s’amuser avec eux. Elles ne leur font aucun mal, mais ce sont des êtres joueurs et qui passent leur temps à s’amuser. Lorsqu’elles enlèvent un bébé, elles laissent donc un Changeling à la place de l’enfant. Il peut s’agir d’un bout de bois ou d’un bébé Fée qui, grâce à la magie des Fées, prend l’apparence de l’enfant disparu. Les humains tombent presque tous dans le piège pendant un certain temps.

    – Alors, les parents dont l’enfant est enlevé ne le revoient jamais ?

    – Oh si, ils revoient leur enfant. Lorsqu’ils se rendent compte du subterfuge, il leur suffit de piquer la curiosité des Fées en faisant bouillir des coquilles d’œuf. La Fée qui a enlevé l’enfant donne alors son âge et son origine, permettant aux parents d’avoir une certaine emprise sur elle. Ce ne sont pas des êtres cruels. Elles ne réfléchissent simplement pas aux conséquences que leurs actes peuvent avoir. Leur cœur est si petit qu’il n’y a de la place à l’intérieur que pour un seul sentiment à la fois.

    Romaric resta silencieux. Les créatures légendaires des contrées Irlandaises semblaient si réelles lorsqu’il entendait son guide en parler qu’il y croyait presque. Son père, né et élevé dans la religion catholique, s’était toujours ri des légendes des autres peuples telles que le Minotaure, le Sphinx et autres Hydres et Fées. Pour lui, Dieu ne pouvait avoir créé ce genre de créature. Elles n’étaient que billevesées.

    Mais à cet instant, dans cet endroit, avec Bradaigh, ces histoires semblaient prendre vie avec une telle force que cela en devenait presque inquiétant. Et pendant quelques secondes, Romaric se posa la question suivante : Et si mon père se trompait ?

     

                Pendant le reste de l’après-midi, le jeune homme resta songeur. Il écouta d’une oreille distraite ce que Bradaigh lui expliquait, les histoires qu’il lui racontait.

                Ils s’arrêtèrent de bonne heure pour préparer leur camp. Lorsque tout fut prêt, Romaric sortit à nouveau son carnet et un fusain pour dessiner. Il réalisa quelques croquis représentant des Leprechauns et d’autres montrant des Fées s’amuser avec des bébés ou placer un Changeling dans un berceau.

                Ils furent beaucoup plus agréables à réaliser que celui du Dullahan. Cependant, son esprit était toujours tourné vers les histoires de Bradaigh. Il ne revint au moment présent que lorsque celui-ci lui tendit son bol avec sa portion de repas à l’intérieur.

                – Merci, dit Romaric.

                – Vous semblez préoccupé, Messire.

                – C’est seulement que je ne m’attendais pas à ce que tout ce que vous m’avez raconté semble si réel.

                – Cela vous semble réel, jeune Seigneur. Pour moi et pour d’autres, c’est réel.

                Romaric acquiesça, levant les yeux vers le ciel. Les nuages occultaient les étoiles, mais la lune parvenait parfois à percer et à montrer sa lumière fantomatique mais rassurante.

                – D’où vient-il 

                – Pardon ? demanda le jeune homme en revenant à l’instant présent.

                – Ce mouchoir que vous tenez avec tant d’amour. D’où vient-il ?

                Romaric se rendit alors compte que, machinalement, il avait de nouveau sorti le mouchoir de sa mère. Il sourit pour lui-même.

                – Ma mère me l’a offert à mon départ de France, afin que je garde toujours une pensée pour elle. Mais, quand je vois ces landes, quand je sens ces odeurs, c’est comme si elle était présente à mes côtés.

                – C’est en quelques sortes un talisman, alors ?

                – Oui. Je crois qu’on pourrait dire cela. Vous savez, lorsque ma mère et ma nourrice me parlent de l’Irlande et du Connemara, c’est à la fois avec passion et nostalgie. Je les comprends désormais. Je suis là pour encore plusieurs jours, mais je regrette déjà de devoir partir.

                – Vous pourrez toujours revenir. C’est certes un voyage qui n’est pas de tout repos, mais ça en vaut la peine.

                – Oui. Je suis d’accord, sourit Romaric.

                Il avala sa portion avec appétit et mit une main devant sa bouche pour bailler.

                – Vous devriez vous reposer, Messire, dit Bradaigh. Vous semblez fatigué, et votre dernière nuit a visiblement été assez agitée.

                – Je crois que vous avez raison. Cela me fera du bien. Je compte sur vous pour me parler de la quatrième créature qui hante vos contrées, demain.

                – Si vous le souhaitez, je le ferai.

                Le jeune noble se coucha, s’enroulant dans sa cape et tirant sur lui une couverture. Il rangea le mouchoir de sa mère et regarda quelques instants le feu danser au centre des pierres placées en rond par son guide. Puis, petit à petit, ses paupières se firent plus lourdes et ses yeux se fermèrent. L’obscurité enveloppa son esprit et il plongea dans le monde des rêves.

     

    *

    *  *

     

                Au début, tout fut noir. Il n’y avait rien, comme si son esprit était également en sommeil. Puis, il eut l’impression de se réveiller. Il se trouvait debout, au milieu des plaines du Connemara. Tout était calme, le soleil brillait. Une légère brise soufflait, faisant danser ses longs cheveux châtains dans le vent. Une agréable odeur de terre mouillée monta jusqu’à ses narines.

                Il aperçut au loin un groupe de trois Leprechauns en train de danser la gigue au son d’instruments qui jouaient seuls. Au milieu de la ronde formée par les trois petits êtres se trouvait un grand chaudron rempli de pièces d’or.

                Autour de Romaric apparurent alors de petits papillons scintillants. En les regardant tourner près de lui, le jeune homme se rendit compte qu’il s’agissait en réalité de Fées. Il vit leurs visages souriants et entendit leurs rires joyeux se répercuter dans les montagnes. Puis les Fées s’écartèrent de lui et rejoignirent les Leprechauns pour danser au rythme des instruments magiques.

                Romaric souriait, frappant en rythme dans ses mains, encourageant ces êtres merveilleux dans leur ronde musicale. Mais bientôt, les rayons du soleil furent couverts par d’immenses nuages noirs. Les instruments cessèrent de jouer et tombèrent au sol. Le chaudron disparut et les Leprechauns ainsi que les Fées arrêtèrent leur danse.

                Ils se tournèrent vers Romaric, semblant à peine remarquer sa présence. Sur leurs visages se peignit alors ce qui ressemblait à de la crainte. Avec de légers bruits, les petits êtres magiques disparurent. Romaric n’eut pas le temps de dire le moindre mot pour les retenir.

                Il entendit alors le hennissement macabre d’un cheval derrière lui, et de violents frissons le parcoururent. Lorsqu’il se retourna, il vit tout près de lui un immense cheval noir, presque squelettique. Ses yeux étaient de feu, ses naseaux crachaient une fumée à l’odeur de souffre. Ses sabots frappaient le sol avec impatience et brûlaient l’herbe qui se trouvait sous eux, ne laissant de son passage qu’une trainée de cendres.

                Le regard de Romaric remonta et se posa sur le cavalier. Vêtu d’une armure sombre, il tenait d’une main un grand fouet fait d’os humains et de l’autre sa tête, les yeux flamboyants, un sourire cruel sur ses lèvres décharnées.

                Romaric sentit ses jambes trembler et son sang se glacer. Il vit les lèvres du Dullahan bouger et dans un murmure, il l’entendit prononcer son nom.

                Au même moment, un cri strident arriva à ses oreilles, mélange d’un cri d’animal, d’une femme à l’agonie et d’un homme torturé…


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