•             Romaric inspira profondément le parfum qui se trouvait sur le mouchoir en tissu qu’il tenait entre ses doigts fins. Ce parfum à la fois doux et épicé qui caractérisait sa mère. Elle lui avait offert ce mouchoir blanc brodé aux armoiries de sa famille au moment de son départ, pour qu’il ait toujours une petite pensée pour elle.

                En sentant cette odeur qu’il connaissait depuis toujours, il revoyait sans aucun mal la femme qui lui avait donné le jour et l’avait élevé avec amour, ses grands yeux verts et ses longs cheveux roux ondulés. Romaric ouvrit légèrement les yeux et son regard se posa sur la mer et les rochers épars. L’eau n’arrivait pas jusqu’à la berge accidentée.

    Son périple touchait à sa fin.

    Il se redressa dans la voiture pour admirer davantage le paysage.

                – Messire ! s’exclama-t-il en passant la tête par la fenêtre. Sommes-nous arrivés ?

                Le vieil homme qui dirigeait les chevaux éclata de rire en s’entendant donner du « Messire ». C’était bien la première fois qu’on l’appelait ainsi. Ce jeune étranger était bien amusant.

                – Oui, jeune Seigneur. Nous arrivons à Galway, dit-il de sa voix bourrue. Voyez ! Les premières maisons sont déjà visibles.

                Romaric se pencha un peu plus par la fenêtre et vit, au devant des deux chevaux, les premières maisons en pierre s’offrir à sa vue. A la vision de Galway, Romaric d’Allerac laissa éclater un cri de joie et un immense sourire se dessina sur ses lèvres. Quelques mèches de ses longs cheveux châtains flottaient au vent du bord de mer, l’odeur saline de l’océan arrivant jusqu’à son nez fin.

    Enfin, il allait découvrir Galway et le Connemara.

                – Faites attention à ne pas tomber, jeune Seigneur ! Nous arriverons d’ici quelques instants.

                Romaric rentra la tête dans la voiture et ferma les yeux, respirant profondément. En cette année 1759, le jeune homme, issu d’une des nobles familles françaises de Bretagne, venait d’avoir dix-sept ans. Et c’était la première fois qu’on lui donnait l’autorisation de voyager seul. Son père, le Duc Gregor d’Allerac, avait trouvé l’idée de son fils excellente. Cela lui forgerait le caractère, selon lui. Non pas que le jeune homme en manque, mais le Duc trouvait son fils trop rêveur par moments.

                Sa mère, d’abord réticente, s’était montrée quelque peu soulagée lorsque Romaric avait proposé qu’on envoie une lettre à son frère, Sir Aengus Lynch, qui demeurait toujours à Galway. Cela faisait dix années qu’il n’avait vu son oncle et il était certain que cela lui ferait plaisir de recevoir la visite d’un membre de sa famille.

                Mais peu lui importait les raisons pour lesquelles ses parents avaient accepté ce voyage. Une seule chose comptait pour le jeune homme : il allait enfin découvrir les contrées dont sa nourrice et sa mère lui parlaient sans cesse le soir pour l’endormir. Les contrées où sa propre mère avait vu le jour. Ces contrées qui se dessinaient dans son imaginaire lorsque sa mère lui chantait parfois des refrains de son pays natal.

    Romaric tourna le visage vers la plage avec la certitude intérieure que rien au cours de son séjour ne pourrait le décevoir. Comme pour lui donner raison, un grand soleil brillait dans le ciel, ses rayons se reflétant comme des milliers de diamants sur l’eau.

    Avec précaution, il rangea dans sa poche le mouchoir que sa mère lui avait donné.

     

                Lorsque la voiture s’arrêta enfin dans Galway, Romaric descendit et observa avec un grand sourire la demeure s’élevant face à lui. Quelques secondes plus tard, un homme ayant à peu près le même âge que son père s’avança dans sa direction. Un grand sourire éclairait son visage couvert d’une barbe brune.

                – Bienvenue à Galway, cher Romaric ! dit-il, écartant les bras.

                Romaric se dirigea vivement vers son oncle, le cœur empli de joie.

                – Mon oncle ! Je suis vraiment ravi de vous revoir !

                Sir Aengus Lynch enlaça chaleureusement le jeune homme avant de s’écarter légèrement pour le regarder. Une moue appréciatrice se dessina sur ses lèvres.

                – Tu as bien grandi, mon garçon. Et tu ressembles de plus en plus à ton père.

                – Merci, mon oncle. Vous, vous êtes resté comme dans mon souvenir.

                Sir Lynch éclata de rire.

                – Avec quelques cheveux gris en plus, certainement ! Mais suis-moi donc. Tu dois avoir faim après ce long voyage.

                – Une faim de loup ! confirma le jeune homme.

                Ils entrèrent dans le château et traversèrent un long couloir couvert de tapisseries faites des tissus les plus précieux et les plus beaux, brodées d’or et d’argent brillant à la lumière des torches. Romaric les observa avec intérêt pendant que son hôte lui expliquait ce qu’elles représentaient. La plupart contaient les anciennes légendes d’Irlande, notamment celle de la Razzia des Vaches de Cooley. Cette histoire racontait comment la Reine Medb et le Roi Aillil se disputèrent dans leur demeure afin de savoir qui d’entre eux était le plus riche. Et comment de cette dispute naquit une guerre.

                Ils arrivèrent enfin dans une grande salle au centre de laquelle trônait une table gigantesque. Aux murs se trouvaient accrochés des têtes de cerfs, de sangliers et d’autres animaux abattus au cours de parties de chasses. A chaque extrémité se trouvait une grande cheminée, servant à chauffer la pièce pendant l’hiver et les froides soirées.

                – Je t’en prie, prends place ! Et sers-toi. Tu es ici chez toi.

                – Merci, mon oncle !

                Ils s’installèrent à table, face à face, et commencèrent à manger, Romaric donnant à son oncle les dernières nouvelles de sa famille. Il lui raconta comment il avait réussi à convaincre sa mère de le laisser partir pour le Connemara.

                – Il a fallu lui promettre que vous garderiez un œil sur moi pour qu’elle accepte de me laisser partir. Père, lui, ne voyait rien qui m’empêche de venir à Galway.

                – En parlant de ton père, il ne m’a pas dit grand chose sur les raisons de ta venue, dans sa lettre. Juste que cela te permettrait de t’endurcir un peu. Alors, dis-moi, dit Sir Lynch en reposant son verre de vin et en rivant son regard sombre à celui vert de son neveu. Qu’est-ce qui t’amène exactement à Galway ?

                – Depuis que je suis enfant, ma nourrice Alaina et ma mère me parlent sans cesse du Connemara. Je voulais tellement voir ces paysages de mes propres yeux que j’en rêvais la nuit.

                – Alors, si je comprends bien, tu veux découvrir la région.

                – Je veux me rendre au cœur du Connemara. Je veux voir ses montagnes, ses eaux, ses plaines, ses marais… Je veux connaître ses légendes et ses créatures.

                – Quelques heures de marche ne te suffiront pas pour apprécier toutes les merveilles du Connemara, Romaric. Si tu veux prendre la pleine mesure de ces terres, il te faudra plusieurs jours et nuits.

                – Ca ne me dérange pas. J’ai déjà prévu des vêtements chauds et de quoi rester plusieurs jours dehors. Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un guide. Un très bon guide.

                Sir Lynch acquiesça d’un léger signe de tête. Il voyait l’excitation et la détermination dans le regard de son neveu. Cela lui faisait chaud au cœur de le voir s’intéresser autant à la région de ses ancêtres.

                – Cela ne posera guère de problème. Je connais quelqu’un qui pourra te guider à travers le Connemara, tout en te racontant les légendes qui entourent ses terres. Dès que tu auras terminé ton repas, je t’emmènerai le voir.

                – Merci beaucoup, mon oncle !

                Ils poursuivirent leur discussion pendant une heure tout en mangeant. Puis, Sir Lynch emmena Romaric jusqu’à l’écurie. Les odeurs de paille et de chevaux arrivèrent jusqu’à leurs narines. Les hennissements d’un cheval noir les accueillirent et un homme d’environ une tête de moins que Romaric apparut à la porte d’un box. Ses cheveux longs emmêlés et grisâtres cachaient presque ses yeux. Lorsque celui-ci s’approcha pour saluer Sir Lynch et Romaric, le jeune homme put voir le regard de l’homme. La première image qui lui vint à l’esprit fut celle d’un ciel orageux.

                – Sir Lynch, vous souhaitez que je vous prépare deux chevaux ?

                – Pas tout de suite, Bradaigh. Je souhaitais vous présenter mon neveu, Romaric d’Allerac.

                – Seigneur, dit Bradaigh, faisant un léger signe de tête. C’est un honneur pour moi de vous rencontrer.

                – Pour moi aussi, Messire Bradaigh.

                – Inutile de me donner du Messire, jeune Seigneur, dit l’homme avec un sourire amusé. Vous pouvez m’appeler tout simplement Bradaigh.

                – Comme vous le souhaitez.

                – Romaric, Bradaigh est l’un de mes serviteurs les plus fidèles. Et mon meilleur palefrenier. Il connaît tout du Connemara, de l’Irlande et des chevaux. Bradaigh, mon neveu est venu pour visiter le Connemara. Il souhaite avoir un guide qui puisse lui parler des landes et de ses légendes. Voudrez-vous bien l’accompagner ?

                – Ce sera avec plaisir. Jusqu’où souhaitez-vous aller, Messire ?

                – Je vous suivrai là où vous m’emmènerez, Bradaigh.

                – Bien, si vous êtes prêt à marcher, je vous ferai voir les endroits les plus beaux. Si vous le voulez bien, nous partirons demain matin. Le temps pour moi de préparer quelques affaires et deux chevaux pour rejoindre le Connemara. Cela vous convient-il ?

                – C’est parfait. Je vous remercie, Bradaigh.

                Le palefrenier fit un léger signe de tête et les deux seigneurs prirent congé.

     

                Lorsque Romaric se coucha ce soir-là, il ne pouvait s’empêcher de sourire. Il allait enfin réaliser son rêve. Il lui fallut plusieurs heures pour s’endormir tant l’excitation gonflait son cœur. Son esprit se laissa enfin bercer par le vent portant le bruit des vagues et le jeune homme glissa dans les profondeurs du sommeil.


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