•             Romaric se redressa vivement.

    Il sentait la sueur couler le long de son dos, tous ses membres tremblaient. Son cœur battait à tout rompre et il avait la respiration rapide. Il mit un moment à se rendre compte que Bradaigh était debout, regardant l’horizon. Il s’aperçut alors que le jour commençait à se lever.

                – Bradaigh… Vous… Vous avez entendu ? demanda-t-il d’une voix tremblante.

                – Ah ! Vous êtes réveillé, Messire…

                – Avez-vous entendu ce cri ?

                Bradaigh fronça les sourcils.

                – Non, je n’ai rien entendu… En revanche, si vous regardez par là, dit-il en pointant son doigt derrière le jeune homme, vous verrez que nous avons de la visite.

                Romaric se tourna et aperçut un cavalier qui se rapprochait. Il eut un instant peur qu’il s’agisse d’un Dullahan, comme dans son cauchemar, mais il se rendit compte qu’il s’agissait d’un cavalier tout ce qu’il y avait de plus naturel. L’homme arrivait à bride abattue. Il fut près d’eux en quelques minutes.

                – Bradaigh !

                – Ronan, que fais-tu ici ? Est-il arrivé quelque chose à Sir Lynch ? demanda le palefrenier inquiet en voyant l’air sombre sur le visage de son ami.

                – Non, il va bien. Mais j’ai un message urgent pour Messire d’Allerac.

                – Je vous écoute, dit le jeune homme en se levant.

                – Sir Lynch a reçu un messager en provenance de Bretagne. Votre père a eu un accident. Il faut que vous retourniez chez vous au plus vite.

                Romaric sentit ses jambes flageoler. Encore à moitié dans son cauchemar, il ne réalisa pas tout de suite ce que le cavalier venait de lui dire. Bradaigh commença à rassembler leurs affaires et le jeune homme ne réagit que lorsque le palefrenier posa une main puissante sur son épaule.

                – Messire. Il nous faut rentrer rapidement. Sir Lynch pourra probablement vous en dire plus. Hâtons-nous.

                Romaric acquiesça et prit ses affaires. Il monta sur son cheval et suivit son guide, l’animal partant au grand galop. Le jeune homme tentait de comprendre ce qui lui arrivait. Son cauchemar le hantait toujours. La désagréable sensation que les rêves qu’il avait faits ces deux dernières nuits étaient liés à l’accident de son père s’insinua de plus en plus intensément en lui.

                Il leur fallut plus de quatre heures pour arriver à Galway, faisant courir leurs chevaux ventre à terre. Lorsqu’enfin ils s’arrêtèrent, Romaric se précipita vers l’entrée de la demeure de son oncle. Celui-ci arriva à sa rencontre presque au même moment.

                – Mon oncle ! Que s’est-il passé ?

                – Un messager est arrivé cette nuit. Il apportait un message de ta mère. Ton père a fait une chute très grave au cours d’une partie de chasse. Il est alité, gravement blessé. Les médecins ne lui donnent pas beaucoup de temps. Le messager a été incapable de me dire s’il pouvait encore être en vie au moment où il m’annonçait la nouvelle. Ronan connaissait le trajet que comptait emprunter Bradaigh. Je l’ai donc envoyé vous trouver en toute hâte.

                Romaric se sentit faiblir. Son oncle l’aida à rentrer dans le château et le fit asseoir sur un banc.

                – J’ai demandé à ce qu’on fasse préparer tes affaires. Elles sont prêtes si tu souhaites partir dès maintenant.

                – Merci, mon oncle.

                Le jeune homme sentit sa voix trembler et les larmes monter. Sa gorge était serrée de douleur. Il prit quelques secondes pour se calmer avant de tourner le regard vers son oncle.

    – Je vais rentrer chez moi. Je vous ferai parvenir une lettre dès que je serai rentré pour vous donner des nouvelles de mon père. Et si je le peux, j’essaierai de revenir vous voir lorsqu’il sera remis.

                – Tu seras toujours le bienvenu ici, mon neveu. Embrasse ta mère pour moi.

                Sir Lynch posa sa main sur l’épaule de son neveu et la serra doucement.

    – Je n’y manquerai pas, répondit Romaric.

                – Je vais prier Dieu que ton père se remette vite.

                Il avait ajouté cette dernière phrase d’un air sombre, sans montrer une grande conviction. Romaric n’osa rien dire tant la tristesse perçait dans sa voix fatiguée.

     

    *

    *  *

     

                Romaric regarda les côtes d’Irlande s’éloigner au fur et à mesure que le navire prenait le large. Il rentrait chez lui pour retrouver son père. Mourant ou déjà trépassé ? Il l’ignorait. Mais en lui grandissait la certitude qu’il arriverait trop tard.

    Alors que son corps rejoignait la France, son esprit retournait en Irlande. Il repensait à la conversation qu’il avait eue avec Bradaigh avant de s’en aller au port.

                – Bradaigh, ce matin, c’est un cri qui m’a réveillé, j’en suis certain. Un cri que vous n’avez pas entendu.

                – A quoi ressemblait ce cri, Messire ? avait demandé le palefrenier d’une voix grave.

                – Il était horrible. Un mélange de cri animal et humain, plein de douleur et de peine.

                Bradaigh ferma les yeux.

                – Je n’ai pas eu le temps de vous parler du quatrième être qui peuple nos contrées. Pour chaque famille Irlandaise, il existe l’un de ces êtres. Il a, le plus souvent, la forme d’une femme au teint blafard et aux cheveux ébouriffés. Son cri est terrifiant, plein de tristesse, car cet être a le terrible devoir d’annoncer à la famille à laquelle il est attaché la mort d’un de ses membres. On appelle cet être la Banshee.

                Ils étaient restés silencieux quelques secondes avant que Bradaigh ne confirme les craintes du jeune homme d’une voix triste.

                – C’est le cri de la Banshee que vous avez entendu, Messire.

                Romaric avait fermé les yeux, le cœur serré, comprenant la tristesse émanant de son oncle lorsque celui-ci lui avait dit qu’il prierait pour la rémission de son père. Lui aussi avait très probablement entendu le cri sinistre de la Banshee.

     

                Il retournait donc en France, certain que son père s’était trompé toutes ces années. Dieu pouvait exister. Mais c’était également le cas des êtres vivant dans les contes Irlandais.

                Comme il l’avait fait en arrivant dans ce pays plein de mystères, le jeune homme sortit le mouchoir de sa mère pour en humer l’odeur. Mais, alors qu’il s’apprêtait à le porter à son visage, un coup de vent le fit s’envoler. Romaric ne put le rattraper et, le cœur serré, il le vit être englouti par les vagues, tel un sinistre présage.

    Le cœur lourd, il allait retourner à sa cabine lorsque le hennissement d’un cheval dans le lointain attira son attention. Il crut alors voir, sur la rive, un sombre cavalier sans tête longer la côte sur son destrier. En quelques secondes il avait disparu, comme s’il n’avait jamais existé.

                Mais pas un seul instant le jeune homme ne crut avoir imaginé ce qu’il avait vu.

     

    FIN


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